Un garçon assis sur le siège en face
Je lève les yeux vers lui
Il a disparut
Absence sur le siège vide
Je ne l’ai pas vu sortir
Je préfère cette pensée à l’autre
Insidieuse
Presque inaudible qui me chuchote :
Il n’y a jamais eut de
garçon
Trop de choses contenues
Jusque là tout va bien
Contenues
Dans la cage thoracique
Et qui gonfle jusqu’à la gorge
Ça se tend
C’est là que tout commence
- tout quoi ?
- on sais pas
- qui on ?
- … moi
- Pourquoi dis tu on ?
- On sais pas
- Pourquoi dis tu on ?
- …..
- Qui est “on“ ?
- …. On sais pas …
- Qui est-ce en plus de “moi“ ?
- La femme
- Tu es la femme ?
- Non
- Tu es l’homme ?
- Non
- Tu es un homme ou une femme ?
- On sais pas
Silence
Ni l’un ni l’autre – ou les deux
On ne sait pas
Ça se gonfle
Ça se tend
Du diaphragme à la gorge
Ça gonfle
Ça veut déborder
On veut pas que ça déborde
On laissera pas faire
Le débordement ça fait peur
On sais pas ce qui va sortir
Mais dedans ça tire
Ça enfle
Ça prend toute la place
Trop de place
Bientôt y’aura plus d’air
Y’aura plus assez de place pour l’air
- qu’est ce qui va arriver alors ?
- ON SAIS PAS ON SAIS PAS ON PEUT PAS SAVOIR
Il faut plus poser de questions !
- …….
- Il y a quelqu’un ?
- ….
- IL Y A QUELQU’UN ?
- …..
- Réponds !
- On m’a dit de ne plus parler
- Pas de ne plus parler
- Si
- NON ! pas de ne plus parler de ne plus poser de
questions !
On ne sais pas répondre aux questions
Elles sont traitresses
On ne sais jamais quelle réponse elles veulent les questions
Il y a trop de réponses possibles
Il y a trop de probabilité de décevoir la question pour qu’on puisse prendre le risque de répondre
Trop de probabilité de ….. frustrer la question
De la trahir par une réponse non-souhaitée inadéquate fausse choquante hors-champ biaisée bancale difforme trompeuse incorrecte mensongère illusionnée
travestie contrariante douloureuse gênante blessante pénible malheureuse ennuyeuse odieuse intolérable indigne révoltante repoussante grossière commune rude brute imparfaite bestiale frustre
impolie béotienne impertinente obscène inconvenante ordurière saugrenue déplacée inopportune malséante malsonnante ….
On ne veux pas de questions
Parce qu’on a peur des réponses qu’on pourrais donner
Mais on ne veux pas de ton silence
Le silence partager devient toujours une tension qui oblige à parler
Et on a peur de la parole qui pourrait surgir : accidentelle fortuite contingente absurde aberrante déraisonnable inconséquente biscornue inepte irrationnelle
insensé extravagante basse déshéritée imprécise fabulée blessée fasciné ahurie interdite feinte désagréable rebutante différente aliénée insane scandaleuse séduisante insolente illégitime abusive
infondée ignorée équivoque réfléchie avisée précautionneuse rêvée éprouvée vécue survécue …
- L’hiver, le vent, la pluie,
Chantent leur mélodie
Et moi je m’imagine
Heureuse dans la vie
Comme une mandoline
Joue pour ma rêverie ………
- arrête ! Arrête !
- arrêter quoi ?
- ce …. Bruit
- je chante seulement
- pourquoi fais tu ça ?
- je comble notre silence
- le silence n’est à personne !
- Tu ne le comble pas tu le sali ! Tu le fais se souvenir … tu
l’écorche, tu écorche le silence de tes chansons qui se souviennent !
Maintenant on se rappelle d’Elle qui chante au creux de notre oreille, ça nous écorche,
c’est trop de douceur, et cette chaleur insupportable, qui s’infiltre partout, tout autour et en
dedans, ça nous étouffe !
- qui est-elle ?
- tu ne sais donc plus ? tu chante ces lambeaux de tendresse
oubliés et tu me demande qui est-elle ?
- oui je te le demande
- elle est le trou du miracle, l’origine du monde, la mère
enchanteresse et maudite, psalmodiant des berceuses anesthésiantes anathèmes qui m’ont liées à elle par l’infini cordon qui ne cesse de battre, qui ne cesse de croitre, et qu’elle tire comme
une laisse pour me ramener à elle lorsque je m’éloigne trop. Comme on ramène un chien à ses pieds lorsqu’il à oser croire à l’illusion de sa liberté. Mais son maître l’a voulu compagnon-esclave,
pour tromper l’angoisse de la solitude, et il n’est pas prêt d’y renoncer. Elle ne renoncera pas plus à ma compagnie, fut-ce au prix de mon affranchissement.
On ne peut pas l’oublier, elle est toujours là. Juste derrière soi, à susurrer dans le coin de notre oreille, commentant nos actes et
nos pensées, insinuant l’idée que nous sommes incapables. Incapable d’être par nous même, seulement soi, séparé. Séparé de sa sourde présence.
Mais elle nous tient la créancière, on a une dette de vie envers elle. Et elle resserre le collier, elle nous
étrangle, jusqu’à l’asservissement le plus complet.
(11.12.2007)
LUNE